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samedi 7 décembre
Une révolution symbolique
Il ne suffit pas de déclarer mort le clivage gauche-droite pour qu’il disparaisse, explique Christophe Le Digol, maître de conférences en science politique à l’Université de Paris Nanterre dans « Gauche/droite : la fin d’un clivage ? Sociologie d’une révolution symbolique » (éditions Le bord de l’eau). La mort, la fin ou le dépassement du clivage gauche-droite n’est pas, comme voudrait le croire Emmanuel Macron, un fait politique mais une stratégie pour conquérir le pouvoir. Et le conserver... 

 

Cap Finistère : Pourquoi ce livre ? 
Christophe Le Digol : La question du clivage gauche-droite a souvent été traitée en science politique mais on l’a moins souvent explicitement pris pour objet en sociologie politique. En 2008, j’avais déjà écrit « Gauche/droite, genèse d’un clivage politique ». Ce livre portait sur l’origine et l’usage de ce clivage mais pas sur sa disparition. J’ai écrit ce livre pour deux raisons principales. D’abord, car la mort du clivage gauche-droite est devenue un enjeu politique avec l’élection d’Emmanuel Macron. Mais aussi parce que, étant l’auteur d’un des seuls ouvrages qui évoquait cette question, j’ai souvent été sollicité par des journalistes. Or, si j’ai souvent été interrogé, je n’ai pas toujours retrouvé dans les articles publiés ce que je voulais dire. Et j’ai donc décidé de prendre le temps de coucher sur le papier les réflexions que m’inspirent, aujourd’hui, ce débat. 
Cap Finistère : La vigueur et la pertinence de ce clivage ont évolué durant l’Histoire ? 
Christophe Le Digol : On part souvent du principe qu’il est permanent et universel. C’est la conception qui s’est imposée depuis le début du XXe siècle, notamment à partir des travaux d’André Siegfried, auteur du célèbre « Tableau politique de la France de l’Ouest sous la Troisième République ». Si on y regarde de plus près, on constate qu’il s’agit, au départ d’une stratégie de placement des députés au sein de l’hémicycle. Ensuite, au gré des régimes, il se développe ou s’affaiblit. Il est plutôt faible sous les régimes impériaux ou monarchistes mais reprend de la vigueur sous les IIe et IIIe Républiques. Il est moins marqué sous la IVe. Mais avec l’instauration de la Ve République il reprend de la vigueur et structure notre vie politique et nos représentations mentales, depuis maintenant 60 ans. 
Cap Finistère : Qui peut avoir intérêt à dépasser ce clivage ? 
Christophe Le Digol : Clairement tous ceux qui ont intérêt à contester le duopole constitué par les partis qui se partagent le pouvoir depuis 1958 : pour la gauche, le Parti Socialiste et pour la droite le RPR et l’UDF, puis l’UMP et maintenant Les Républicains. Pour le dire de manière familière, ceux qui veulent être calife à la place du calife. Pour y parvenir, il faut que le système perde de sa légitimité. C’est ce qui est arrivé en 2017, aussi bien à droite, avec François Fillon mais aussi à gauche avec le quinquennat de François Hollande, jugé très sévèrement par l’électorat socialiste. Cette volonté de dépasser le clivage gauche-droite n’est pas nouvelle. Tous les contestataires ont tenté de le faire : le FN avec son fameux UMPS ou Jean-Luc Mélenchon qui ne se réclame plus de la gauche mais du peuple. Mais, sous la Ve République, aucune tentative de remettre en cause le duopole n’avait été couronnée de succès avant l’élection d’Emmanuel Macron. 
Cap Finistère : Donc pour vous, le « dépassement » du clivage droite-gauche c’est de la poudre de perlimpinpin ?
Christophe Le Digol : Il s’agit pour moi d’une révolution symbolique qui ne repose pas nécessairement sur une réalité durable. Emmanuel Macron a su tirer profit d’une conjoncture particulière. Je suis universitaire, pas prophète. Si Emmanuel Macron a été élu président et que ses soutiens sont majoritaires à l’Assemblée nationale, il reste des milliers de collectivités locales, communes, conseils départementaux ou régionaux dans lesquels ce clivage reste pertinent. Il ne suffit pas de décréter la fin du clivage gauche-droite pour qu’il disparaisse. Car il est encore solidement ancré dans les représentations mentales des citoyens. 
Cap Finistère : La mise en avant du concept de « progressistes » s’inscrit-elle dans cette révolution symbolique ?
Christophe Le Digol : Tout à fait. Dans une logique de dépassement du clivage gauche-droite, il faut lui en substituer un autre et c’est là qu’apparaît la tentative de lui substituer autre chose qui serait un clivage progressistes/conservateurs. Tous ceux qui ne se reconnaîtraient pas dans le progressisme étant de fait renvoyés dans le camp des conservateurs. Il est facile de comprendre que les partisans d’Emmanuel Macron ont intérêt à faire croire que le clivage gauche-droite n’existe plus. L’histoire dira s’ils parviendront à en convaincre les électeurs.
 



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