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dimanche 15 décembre
Les déchirures de la guerre d’Algérie

Du début de la guerre d'Algérie à la chute de la IVème République, l'attitude de la SFIO du Finistère face aux événements de la guerre est loin d'être monolithique. L'attitude de La SFIO face à ce conflit aura pour conséquence, dans notre département, le départ de Tanguy Prigent, qui, malgré tous ses efforts ne parvint pas à réorienter la politique de son parti.

De novembre 1954 à l'automne 1955, à l'image des autres forces politiques du département, du PC notamment, la SFIO ne prend pas la mesure de la crise qui commence et se cantonne dans l'attentisme. La majorité des socialistes de la SFIO perçoivent la guerre d'Algérie comme un problème économique et social. Ils défendent l'assimilation et fustigent le colonialisme au service des intérêts capitalistes. Tanguy Prigent, secrétaire fédéral, réclame des réformes sociales pour l'Algérie. La SFIO se réveille à l'automne 1955. L'heure est à l'opposition ferme et déterminée à la politique de répression du gouvernement Faure en matière coloniale. Avec l'insurrection déclenchée par le FLN dans le Constantinois le 20/08/55, s'est opéré un tournant ; la France s'est enfoncée dans la guerre. Le gouvernement a décrété l'état d'urgence et envoyé une fraction du contingent sur l'autre rive de la Méditerranée. Le réveil de la SFIO sur le terrain est progressif. Il s'agit pour les sections de dénoncer le rappel du contingent. En dépit des propositions de réformes pour l'Algérie (politiques, économiques, agraires ) du Front Républicain, les élections de 1956 ne se jouent pas sur le thème "paix en Algérie".

LE RESPECT DE LA COHESION INTERNE : UNE REGLE D'OR A LA SFIO

De février 1956 à mai 1957, les militants du Finistère sont confrontés à l'exercice du pouvoir par les socialistes . Tanguy Prigent est ministre des anciens combattants et victimes de guerre du gouvernement Mollet . La SFIO du Finistère apporte sa confiance au gouvernement Mollet et soutient sa politique algérienne pendant cette période. L'autorité de Tanguy Prigent et des autres responsables fédéraux est déterminante, elle s'exerce dans le cadre des débats sur la question algérienne. Pour Tanguy Prigent, en juin 1956, l'Algérie est un "département français", mais il assortit cette vision de l'idée de "personnalité algérienne". Le secrétaire fédéral de la SFIO se pose cependant en défenseur de la politique gouvernementale sur l'Algérie. Cette ligne de conduite a, dans une certaine mesure, pour effet d'éviter que les militants ne se laissent dominer par la mauvaise conscience de l'écart croissant entre la doctrine socialiste et l'action du gouvernement. Nous sommes dans la logique de la défense de la cohésion interne, règle d'or à la SFIO. Cette logique devient d'autant plus prégnante que le congrès national de Lille qui se tient fin juin 1956 marque un tournant dans la vie de la SFIO. La motion qui propose la reconnaissance du "fait national algérien" est maintenue (mais ne recueille pas plus de 10 % des voix ). C'est l'acte de naissance du clivage entre socialisme d'opposition (relayé par ceux que l'on appellera très vite : "les minoritaires") et socialisme gouvernemental ("un socialisme qui définirait sa politique conformément à celle du gouvernement qu'il soutient").Au début 1958, après le bombardement du bourg de Sakhiet par l'aviation française le 08 février, Tanguy Prigent, secrétaire fédéral et d'autres partisans traditionnels de la direction nationale rejoignent la minorité sur la nécessité de réorienter les solutions préconisées par la SFIO pour sortir du conflit. Le comité fédéral propose à cette fin de "convoquer un congrès national extraordinaire" début mars 1958. A ce moment Tanguy Prigent est inquiet devant l'impuissance des plus hautes autorités de l'état face aux prise de libertés croissantes de l'armée par rapport au pouvoir politique. Pour la première fois depuis le début du conflit, les événements de Sakhiet ont pour effet d'entraîner la fédération sur une ligne opposée à Guy Mollet. Cette prise de position reflète la première cassure entre Tanguy Prigent et la direction nationale au sujet de la guerre d'Algérie. Le comité fédéral assortit toutefois cette revendication d'une approbation pleine et entière de la politique suivie par le gouvernement Guy Mollet depuis 1956. La position de la fédération de Tanguy Prigent, toujours fidèle à Guy Mollet, est donc partagée entre la prise de conscience qu'il est nécessaire de réorienter la politique algérienne de la SFIO : c'est l'éthique de conviction et le soutien à la ligne de l'équipe de Guy Mollet, c'est l'éthique de responsabilité.

LE TEMPS DES RUPTURES

Dès l'annonce du coup de force et devant l'attitude de De Gaulle, Tanguy Prigent est sur tous les fronts militants pour dénoncer la situation. Le 19 mai, il écrit dans "Le populaire" un article dans lequel il rappelle Munich, le vote du 10 juillet 1940, autant de crises face auxquelles il a refusé la capitulation. En réponse à la démission de Pierre Pflimlin et aux pressions de De Gaulle, Tanguy Prigent participe le 28 mai 1958 à une grande manifestation mise en place par les organisations républicaines de gauche. Dans un sursaut républicain, il se positionne "comme le chef de file des socialistes hostiles à toute idée de capitulation" comme le souligne Gilles Morin dans sa thèse. A ce titre, il est chargé d'expliquer le vote des 49 députés socialistes (contre 42) hostile à l'investiture de De Gaulle à l'Assemblée Nationale le 1er juin 1958. Le vote n'est pas lié à la personnalité de De Gaulle ; il évoque l'estime pour "l'homme du 18 juin". Il dénonce le coup d'Etat déguisé qui s'opère. Tanguy Prigent de même que Mao, député et J-L.Rolland, sénateur, votent contre les pleins pouvoirs, contre la reconduction des pouvoirs spéciaux en Algérie et contre la délégation du pouvoir constituant.

LE TEMPS DES DIVISIONS AU SEIN DE LA SFIO DU FINISTERE

La fédération est divisée au sujet de la ligne à défendre pour le référendum constitutionnel du 28 septembre 1958. Tanguy Prigent milite pour le "non". Il rejette tout particulièrement les pouvoirs considérablement renforcés du président de la République qui s'inscrivent dans une logique de bonapartisme à ses yeux. Il entraîne la majorité de la fédération sur cette ligne défendue par ailleurs par Robert Gravot et Hervé Mao. A contrario une fraction des responsables molletistes défend le projet de Constitution. Ils accusent Tanguy Prigent de rompre la cohésion du parti et de ne pas respecter la discipline interne. Dans ce clan, on retrouve des figures politiques influentes de la fédération : Masson, Rolland, Reeb, Faou (adjoint au maire de Quimper), Thépot, Heise. Ils représentent 57 voix contre 181 au congrès fédéral du 31 août 1958. Au congrès national d'Issy Les Moulineaux qui a lieu du 11 au 14 septembre 1958, les partisans du "oui" l'emportent. Le leader finistérien manifeste fermement son opposition à la direction nationale, il assiste aux réunions minoritaires, mais il ne se rallie pas en définitive à la scission organisée par ceux-ci. Cette scission engendre la naissance du PSA . Au cours de l'été 1958, alors qu'il était en convalescence, Tanguy Prigent avait confié à un journaliste : "Je ne suis pas décidé à sacrifier la SFIO, bien au contraire. Par contre, je souhaite que le congrès de septembre fasse que mon parti ne comprenne plus que de véritables socialistes". Les espoirs de Tanguy Prigent sont déçus par le congrès. A l'échelle nationale comme à l'échelle départementale, la liberté d'action est "exceptionnellement" accordée, sur le seul point précis du référendum, dans le but de préserver l'unité du parti. La campagne, active des deux côtés, porte donc à l'extérieur du parti les divisions internes. Tanguy Prigent lance des appels à l'unité qui ne sont pas fructueux. En effet, le 13 novembre 1958, intervient la 1ère scission PSA dans le Finistère qui s'explique d'une part par un désaccord croissant entre les militants scissionnistes et la ligne politique en matière algérienne défendue par la majorité de la fédération sous le gouvernement Mollet et d'autre part par une ferme opposition à la ligne molletiste du congrès national de septembre.

LES DERNIERES TENTATIVES DE RENOVATION DE LA SFIO

Début janvier 1959, la ligne adoptée par la fédération du Finistère en matière de politique algérienne marque un tournant fondamental. La motion finale du comité fédéral du 4 janvier 1959 se prononce pour la discussion et la négociation avec tous les intéressés sans écarter le préalable de l'indépendance et propose la mise en place d'une fédération dans laquelle l'Algérie aurait pleinement sa place. C'est le reflet d'une prise de conscience de l'urgence de mettre fin à la guerre qui a provoqué la chute de la IVème République.

GUY MOLLET DANS LE FINISTERE

La venue de Guy Mollet dans le Finistère et sa présence au comité fédéral du 21 juin 1959 ne modifie en rien la ligne politique de la fédération. Le fossé politique entre la direction nationale et la fédération du Finistère se confirme. Dans son intervention Guy Mollet évoque les déceptions face à la politique du gouvernement Debré et justifie l'attitude de la direction nationale à l'automne 1958. Répondant à la position de la fédération sur la question algérienne, il estime que l'octroi d'une indépendance plus ou moins déguisée à l'Algérie susciterait la fureur des populations d'Afrique du Nord : "alors ce serait au moins 500 000 morts" conclut-il. Au congrès fédéral du 5 juillet 1959 à Châteaulin, la motion défendue par Tanguy Prigent et ses amis rappelle leur opposition au 2ème modèle républicain "en complète contradiction avec la démocratie et les buts du socialisme international".

Sur l'Algérie, la fédération SFIO franchit un pas de plus et s'accorde désormais avec les positions du PSA, de l'UGS et du PC sur la reconnaissance de la "vocation" et du droit du peuple algérien à l'indépendance . . L'influence de Tanguy Prigent a été déterminante pour l'adoption de cette ligne . Au congrès de Puteaux, la motion du Finistère sur l'Algérie fait figure d'avant-garde . La direction nationale désamorce partiellement l'opposition des minoritaires en innovant . Elle défend l'idée d'association et de fédération .

TANGUY PRIGENT QUITTE "LA VIEILLE MAISON" POUR LE PSA

Pour Tanguy Prigent, le congrès de Puteaux est le reflet de l'échec de la tentative de rénovation de la SFIO. La motion sur l'Algérie présentée par sa fédération ne recueille que 7,5% alors qu'une écrasante majorité se rallie au texte des majoritaires pour qui l'indépendance n'est pas une solution crédible. Tanguy Prigent constate que son combat se heurte à une véritable citadelle molletiste indéfectible dans la lettre qu'il adresse aux socialistes du Finistère le 5 octobre 1959 : "aucun espoir n'est plus permis (…), la SFIO est hélas ! alibi et complice d'une politique réactionnaire (…). Mais même cette trahison n'empêche pas qu'elle est condamnée à une mort rapide". D'après Marie Jacq, alors responsable fédérale chargée des femmes socialistes, l'adhésion de Pierre Mendès France et de ses amis du CAD au PSA le 21 septembre a accéléré la décision de Tanguy Prigent d'adhérer au PSA. Tanguy Prigent confirme cette réalité dans ses lettres aux militants socialistes du Finistère et dans son intervention à la réunion pour le rassemblement de la gauche démocratique et socialiste à la Mutualité le 14 octobre 1959. Pour lui cette adhésion est la preuve du décloisonnement du PSA et de la possibilité de créer un pôle dynamique de la gauche nouvelle de grande envergure. Le secrétaire fédéral ne fait connaître sa décision aux élus et responsables de la SFIO du Finistère que le 02/10/1959 ; il s'adresse à ses amis politiques dans un premier temps, par le biais d'une lettre confidentielle . Il confirme cette décision au comité fédéral du 04/10. Le 05/10, il adresse ensuite une lettre aux militants afin de leur expliquer les raisons de son départ et de son adhésion au PSA . Il invite ses camarades à le rejoindre très vite. Le sentiment qui domine tout d'abord chez les responsables fédéraux proches de Tanguy Prigent qui ont toujours soutenu ses positions tels H.Mao et R.Gravot ou encore des militants morlaisiens est un sentiment d'abandon et de reproche d'avoir été mis devant le fait accompli . Ils reprochent à Tanguy Prigent de quitter la "vieille maison" et de provoquer une scission, principe qu'il a maintes fois condamné par le passé. Les militants de la région de Morlaix en particulier, comprennent son choix et bon nombre d'entre eux l'approuvent ; mais ils sont déçus de ne pas avoir été avisés plus tôt. Le départ de Tanguy Prigent jette le trouble dans la fédération, mais n'entraîne pas immédiatement le ralliement de militants socialistes du Finistère au PSA. Jusqu'au congrès fédéral du 25/10/1959, les militants restent dans l'expectative. Lors de ce congrès, une seule section, celle de Plougonven annonce son départ. H.Mao et R.Gravot défendent une motion de synthèse qui a pour but de préserver l'unité du parti après le départ de Tanguy Prigent. Hervé Mao devient secrétaire fédéral de la SFIO . Ainsi, le sentiment d'avoir été mis devant le fait accompli et l'attachement à la "vieille maison" dissuadent bon nombre de militants finistériens de suivre Tanguy Prigent et d'imiter sa démarche.

Marie Férec




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