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samedi 7 décembre
La grande dépossession
 
Il est urgent que chacun prenne conscience que nous devons maîtriser les nouvelles technologies, explique Maxime des Gayets, expert en cyber-sécurité, dans un essai intitulé La grande dépossession, pour une éthique numérique européenne, publié par la fondation Jean-Jaurès. 

 

Cap Finistère : Les citoyens ont-ils bien conscience des risques liés au numérique ? 
Maxime des Gayets : Non, pas encore. Et pourtant on peut multiplier les anecdotes, les faits-divers et même les scandales qui indiquent que nous sommes tous sous la menace de cyber-pirates qui peuvent manipuler l’opinion ou même désorganiser la vie économique de toute une ville. Atlanta en a fait la douloureuse expérience en subissant, en mars 2018, une nouvelle forme de prise d’otages. Suite à l’introduction d’un virus dans les réseaux informatiques de cette métropole, il était impossible pour les 8 000 agents de la ville de travailler et aux habitants d’effectuer leurs démarches administratives en ligne. 
Dans la vie réelle, jamais nous n’accepterions les intrusions dans notre vie privée que nous laissons faire dans l’espace numérique. Une association familiale américaine a révélé que plus de 200 applications, disponibles sur l’Apple store, pouvaient récupérer des données sonores, même lorsqu’elles ne sont pas utilisées. 
Je vois au moins deux raisons qui expliquent ce paradoxe. 
Tout d’abord, les citoyens ne sont pas informés. Mais comment pourraient-ils l’être quand on sait qu’un internaute américain est amené à souscrire 1 500 conditions d’utilisation chaque année soit l’équivalent de 76 jours de lecture en continu ! En outre, les entreprises qui utilisent nos données ne disent pas ce qu’elles en font. L’exemple le plus frappant est celui de Cambridge Analytica. 
Ensuite, pour l’instant, le rapport coûts/bénéfices est encore nettement en faveur des bénéfices et les citoyens ne veulent pas voir les risques. En outre, face à des acteurs en situation de quasi-monopole il est pratiquement impossible de trouver des alternatives. 80 % des entreprises du CAC 40 stockent leurs données dans le cloud d’Amazon. Une cyber-attaque aurait des conséquences économiques catastrophiques. La plupart des citoyens se disent, « Je n’ai rien à me reprocher donc je ne risque rien ». Mais ils n’ont pas conscience de la valeur de leurs données que les GAFAM, que j’appelle les nouveaux ogres dans mon livre, collectent et utilisent. 
Cependant, toutes les enquêtes montrent que l’inquiétude progresse chez les utilisateurs. 
Cap Finistère : La mise en place du RGPD peut-elle contribuer à introduire de l’éthique dans l’espace numérique ? 
Maxime des Gayets : Le Règlement Général sur la Protection des Données vient à peine de se mettre en place. Mais je vois au moins trois aspects positifs dans sa mise en application. Tout d’abord, il modifie la manière dont on considère les données personnelles. Désormais, il n’est plus possible d’utiliser nos données personnelles pour une autre finalité que celle pour laquelle nous avons donné notre consentement. 
Ensuite, il s’agit d’un règlement européen qui s’applique sur l’ensemble du territoire et concerne toutes les entreprises qui traitent des données de citoyens européens. 
L’Union européenne devient ainsi un contre-modèle pour le reste du monde. Il faudra aller plus loin et que cette question devra être abordée lors de la campagne pour les élections européennes, car il y a là un enjeu majeur pour la défense des libertés mais surtout pour notre souveraineté. 
Enfin, grâce au RGPD, la question de l’usage de nos données est enfin clairement posée. Elle n’est plus réservée à un petit cercle d’experts mais touche maintenant le grand public. 
Cap Finistère : Quels conseils donnerais-tu à un salarié ? À un chef d’entreprise ? À un citoyen ? 
Maxime des Gayets : Il est important que chacun mesure bien que les technologies doivent être des instruments à notre service. Et que tous les objets connectés peuvent être piratés. 
Nous sommes aujourd’hui arrivés à un point où les technologies, qui devaient faciliter la vie des salariés et des citoyens, peuvent devenir des handicaps. On se rend compte que l’usage intempestif des e-mails peut faire perdre de la productivité aux entreprises. D’autres effets négatifs apparaissent, comme des addictions ou une dépendance qui peut conduire à l’enfermement avec des risques psycho-sociaux. Nous devons avoir ou retrouver, un rapport apaisé aux nouvelles technologies. 
C’est pourquoi je pense que le droit à la déconnexion est essentiel et que nous devons tous veiller à préserver notre vie privée. Lorsque 42 % des Français reconnaissent consulter leurs e-mails dans leur lit, il est temps de réagir.

 

Interview publiée le 6 juillet dans le Cap Finistère n°1234

 



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